Les Contes d'ETK Onilatki

09 février 2013

L’incroyable histoire de Voliacha Letsudrovinaï.

 

“Il y a d’abord celles qui ont toujours été là et qui le seront toujours...” Tout le monde connaît la Cosmogonie. Et à un moment donné, il y a la création des Sept Premiers, à la fois ours et humains. Et tout à la fin, la séparation bien claire entre les espèces : à moins de particularités, de sortilèges, de boissons spéciales, on ne peut pas se changer en une autre espèce. C’est ainsi... Et pourtant...

Cette nuit, il y a eu un orage de toute beauté. On se serait cru en plein jour. Je me suis levée pour regarder, puis quand tout s’était calmé je me suis recouchée. Mais là, ce matin, je me sens comme changée. Et j’ai une faim terrible ! Bon, d’accord, je suis toujours affamée quand je me réveille ; mais là, ça m’en fait mal. Je tends la main pour ouvrir la porte, et là, à la place de ma main, je vois une patte griffue ! Et toute velue ! Qu’est-ce que c’est que ça ? J’ouvre la porte, je dévale les escaliers et déboule dans la cuisine. Vite, de la viande crue ! J’adore ça... Mais d’habitude, je n’en prends pas au petit déjeuner... Je préfère du miel avec du lait et des petits gâteaux. Tiens, la porte s’ouvre : mon frère entre dans la pièce et se raidit.

“Un animal à dents[1] ! Dans la cuisine...” souffle-t-il.

“Ne t’inquiète pas, c’est moi, Voliacha.”

“Arrête de te déguiser dès le matin ! Tu m’as fait peur.”

“Le problème, c’est que je ne suis pas déguisée... Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais le fait est là. Regarde.”

Touliak s’approche. Il a l’air incrédule, mais se rend vite à l’évidence : je suis devenue un animal à dents. Et puis j’ai faim.

“Les parents ne sont pas là, il faudrait résoudre ce problème avant leur retour. Déjeunons, puis réfléchissons calmement à la situation.”

Touliak a toujours été de bon conseil. Il a treize ans, soit trois de plus que moi. C’est un grand frère attentionné et très débrouillard, même s’il n’est vraiment pas costaud.

Nous allons dans ma chambre. Il regarde partout. “Aucune trace d’un objet bizarre qui aurait pu provoquer ce changement”, constate-t-il. “Réfléchissons... Qu’as-tu fait hier ?”

“Je suis allée à l’école, et je suis rentrée.

“Tu ne t’es arrêtée nulle part en route ? Tu n’as pas mangé ou bu quelque chose d’inhabituel ?”

“Non. Je suis rentrée directement, et j’ai mangé et bu la même chose que toi.”

“Et cette nuit ? Qu’est-ce que tu as fait ?”

“Je me suis envolée vers le Pays de l’Ours[2], puis je suis allée tout au sud : je me suis retrouvée entourée de bestioles bizarres, et d’un seul coup j’ai été réveillée par un grand bang. C’était l’orage. Alors je me suis mise à la fenêtre pour le regarder, et je me souviens bien d’avoir regardé mon reflet dans la vitre de la fenêtre : j’étais bien humaine.

“Tu as donc regardé l’orage... On dit dans les légendes que des phénomènes étranges se produisent pendant les orages... Mais ce ne sont que des légendes !

“Qu’est-ce qu’on fait, alors ?

Toi, tu restes là. Je vais essayer de trouver une solution.”

Je suis restée à la maison toute la journée. J’aurais bien aimé aller courir, rien que pour essayer mes nouvelles jambes, mais les voisins risquaient de me voir. J’ai fini toute la viande crue ! Et je me suis mise à la fenêtre pour guetter Touliak. Il fait nuit, et le voilà qui revient : il a certainement trouvé !

“Alors ? Que faut-il faire ?

J’ai beaucoup réfléchi : si tu es devenue... ça... à cause d’un orage, seul un autre orage pourra te rendre ta forme humaine. Et je ne sais pas si tu entends, mais ça gronde.”

Oui, depuis un petit moment déjà, on entend le tonnerre. J’entends tout beaucoup mieux qu’avant, et je vois aussi tout de beaucoup plus loin. Demain matin tout sera résolu, mais j’espère que je conserverai ces acuités auditives et visuelles...

*****

La nuit a été très mouvementée avec ce nouvel orage. Il était encore plus spectaculaire que l’autre. Je l’ai regardé jusqu’au bout, et je suis allée me coucher. Ce matin, je suis encore plus affamée qu’hier. Je saute de mon lit et cours vers la porte... C’est bizarre, tout est plus haut, et j’ai un peu mal au dos... Et mes mains sont toujours aussi velues et griffues... Et je les utilise pour marcher ! Je suis arrivée jusqu’à la porte de ma chambre à quatre pattes ! L’orage n’a rien arrangé, au contraire ! Je parviens à faire basculer la poignée de la porte. J’ai faim ! Et je sens de délicieuses odeurs de viande dans les environs. Je descends les escaliers tout doucement pour ne pas tomber, et j’entre dans la cuisine. Touliak y est déjà ; il vient d’aller me chercher de la viande.

“J’ai ouvert la porte de ta chambre quand je me suis réveillé, et j’ai vu que ça n’avait pas marché. J’ai pensé que tu aurais faim, et que tu serais peut-être en colère contre moi.

En colère contre toi ? Non, pourquoi ?”

C’est horrible, je ne reconnais pas ma voix ! Elle est plus grave, et aussi un peu rauque, un peu comme quand on a mal à la gorge.

“Je t’ai fait croire qu’un orage arrangerait tout, et tout a empiré.

Non, car j’entends mieux, je voix mieux, je sens mieux...”

Il faut bien reconnaître que ce sont pour le moment les seuls avantages à ma transformation inattendue. Touliak ne me regarde pas vraiment : on dirait qu’il a peur. Et ça me rend triste. Et en plus, nos parents ne sont toujours pas revenus.

“Aujourd’hui, je vais chercher quelque chose, et tu resteras encore là. Je reviendrai vite, pour que tu ne restes pas toute seule.

Passe à l’école pour prendre mes devoirs, je vais avoir du retard et je déteste cela.”

L’école me manque, en effet. Même si depuis un moment j’aime moins, parce qu’on y dit des choses qui me gênent, et certains me regardent de travers ou cherchent à m’attirer des ennuis. Si seulement je pouvais y aller, là, maintenant, je m’amuserais bien ! Ils auraient tous peur, ce serait merveilleux ! Mais je suis coincée à la maison.

Touliak est rentré plus tard que prévu. Il a l’air soucieux, et en plus il boîte. Nous sommes en train de manger, mais il ne touche que très peu à ce qu’il a dans son assiette. Il a les yeux perdus dans le vide. Je commence à comprendre quelque chose de terrible.

“Ils ne reviendront pas, c’est cela ?

Personne ne sait où ils sont, personne ne les as revus. Nous allons devoir nous débrouiller seuls tous les deux. Et les réserves s’épuisent... Mais mange, je vais trouver quoi faire.”

Je me sens déchirée entre un dégoût de ce qu’il y a dans mon assiette, et une colère qui me ferait tout dévorer. Je continue à manger, mais uniquement pour faire plaisir à Touliak. Il a coupé ma viande en morceaux, pour que je puisse la saisir plus rapidement entre mes crocs. Ce serait méprisant de ne pas manger, pour le mal qu’il s’est donné à faire cela.

“Et sinon, pour moi ?

Je n’ai pas pu aller où je le voulais, je suis désolé.

Pourquoi ?

On m’en a empêché.”

Touliak semble accablé. Il ne dit rien, mais je comprends ce qui a dû se passer : il aura voulu passer quand même et se sera battu avec ceux qui l’en empêchaient, mais comme ils étaient plus nombreux, ils ont gagné et il boîte. Néanmoins, je crois avoir trouvé ce qui pourrait m’aider.

“Il nous faudrait un tongoï[3]...

Et où le trouverais-je ? Nous ne sommes plus à l’époque des contes et des légendes ; les tongoi sont devenus rares, surtout au beau milieu d’une ville.”

On ne dit plus rien. Je suis fatiguée, et j’ai peur pour nos parents. D’habitude, quand j’ai peur, je me blottis contre Touliak et je mets mon menton sur son épaule. Mais là, je n’ose pas. Seulement, ça me rassurerait tellement...

“Touliak ? Je peux ?

Bien sûr, Voliachenka.”

J’ai entouré Touliak avec mes pattes avant et j’ai mis mon menton sur son épaule. J’ignore combien de temps on est resté comme cela, mais cela nous a rassurés. Après, Touliak a brossé mes dents, car aujourd’hui je n’ai pas réussi à utiliser mes pattes comme des mains, et je suis allée me coucher.

*****

Aujourd’hui, je bondis de mon lit. Touliak dort encore, mais je ne peux pas attendre, alors je le réveille en le poussant doucement avec mon museau.

“J’ai envie d’aller dehors ! Je n’en peux plus, de rester enfermée !”

Ma voix n’a pas trop changé, toujours aussi rauque.

Nous prenons notre petit déjeuner (deux gros morceaux de viande crue pour moi), nous nous préparons, et nous sortons.

C’est si agréable, d’être au grand air ! Et toutes ces odeurs de fleurs, de fruits, de viande ! Nous nous promenons tranquillement, même si Touliak jette furtivement des regards aux passants, qui pressent le pas quand ils nous croisent.

“Touliak ?

Oui ?

J’ai faim.

Mais on vient de manger !

Oui mais j’ai encore faim !”

Nous sommes dans une ruelle déserte. Nos pas retentissent et résonnent. Toutefois, je perçois des gens qui viennent à notre rencontre. Trois ou quatre ? Ils parlent fort, ricanent et disent des choses qui ressemblent à celles qui sont dites à l’école depuis quelques temps. Ils tournent à l’angle de la rue : ils sont quatre. Ils sont plus vieux que Touliak, et sont plus costauds aussi. Je commence à grogner, parce qu’ils ne m’inspirent pas du tout confiance.

“Regardez qui voilà !”

J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim !

“Eh, Letsudrovidjouk[4] ! On ne t’avait pas dit qu’on ne voulait plus te voir par ici ?”

Les quatre individus nous entourent de manière menaçante. Ils sont tout près, je peux voir très précisément leurs muscles, qui me font de plus en plus penser à de la viande... Mais c’est kichouk[5], de manger de la viande humaine.

“Qu’est-ce que c’est que cette bête-là, que tu promènes ? C’est ta fiancée ?”

Mais dis donc : c’est kichouk quand on est humain, mais comme je ne suis plus humaine, ce n’est plus kichouk, pour moi...

Et là, tout est allé tellement vite que je ne me souviens plus de tout. J’ai vu les quatre morceaux de viande menacer Touliak, j’ai eu très peur, je me suis mise en colère et je l’ai défendu. Et là je suis au milieu de la ruelle, ma faim est apaisée. Il y a des vêtements pleins de sang autour de moi. Touliak est assis par terre ; il me regarde avec appréhension.

“Qu’est-ce que tu as fait ?” me dit-il d’une voix inquiète.

“Ils allaient te tuer et j’avais faim.”

Je me rapproche de mon frère. Il tremble, mais me laisse me blottir contre lui.
“Tu as toujours les mêmes yeux, Voliacha. Tu es toujours ma petite soeur adorée, mais... Tu ne peux plus rester en ville... La solution, c’est que tu ailles vivre là où tu serais plus à l’aise maintenant : dans la forêt.”

Il a parfaitement raison. Je ne me sens plus à ma place parmi les humains. La forêt m’appelle : c’est là que je serai vraiment moi-même. Sans compter qu’ainsi, je renouerai avec l’origine de mon nom[6]. Touliak m’a emmenée loin de la ville, au beau milieu de la forêt. J’aimerai bien qu’il vienne avec moi vivre dans la forêt, mais ce n’est pas la place des humains. Ses yeux sont si tristes... Mais je ne veux pas qu’il pleure, sinon moi aussi je vais pleurer. Je lui dis au revoir, et enfin je suis libre ! Je cours dans la forêt, je saute par dessus les branches, je nage dans la rivière, je mange, je m’amuse...

*****

*****

Plusieurs années ont passé. Je suis à l’affût, car j’entends des intrus dans ma forêt : des humains ! J’observe attentivement le groupe qui vient d’entrer dans la clairière, j’épie leur moindre geste... L’un d’eux m’est terriblement familier, mais il a changé : il est devenu plus grand et plus fort, il est très beau...

“Touliak !”

Mais les sons qui sortent de ma bouche ne sont plus du tout humains. Personne n’a tourné la tête de mon côté. Je me rapproche sans bruit : les intrus sont divisés en deux groupes : celui où se trouve Touliak, et l’autre, qui est armé. Seulement, le groupe armé n’est pas là pour protéger l’autre groupe : les individus qui le composent tournent au contraire leur arme vers Touliak et ses compagnons ; une colère que je n’avais pas ressentie depuis fort longtemps s’empare de moi, une faim insatiable ! Décidément, mon frère aura toujours besoin de moi...

Cela s’est passé comme l’autre fois dans la ruelle. Ceux qui voulaient faire du mal à Touliak ne le pourront plus ; les autres se sont réfugiés derrière les arbres. Seul Touliak est resté dans la clairière, debout. Il me regarde attentivement...

“Voliacha !”

Nous allons l’un vers l’autre, et je me dresse sur mes pattes arrière. Je dépasse mon frère d’au moins trois têtes. Je mets mes pattes avant sur ses épaules, et nous nous serrons très fort. Peu à peu, les autres s’approchent. Ils semblent ne plus avoir peur de moi. Je les conduis vers la grotte où je vis maintenant : il semble que désormais les humains aient une place dans la forêt. Nous nous installons pour la nuit, eux au fond de la grotte, moi à l’entrée, aux aguets. De toute façon, je suis tellement grande que je ne peux plus aller tout au fond de mon abri.

*****

Vivre dans la forêt n’est pas chose aisée pour les humains, mais ils s’y sont bien fait et se sont parfaitement organisés. Cela fait deux ans qu’ils m’ont rejointe. Touliak reste souvent près de moi : il sait que je comprends tout ce qu’il dit, alors il me raconte tout ce qui lui est arrivé. C’est tellement horrible que j’en pleure de rage, alors il se tait et ses yeux se perdent dans le vide.

*****

Je frissonne. C’est étrange, d’habitude je n’ai jamais froid. Je me tourne et me retourne : impossible de me réchauffer, malgré la couverture de Touliak qui a glissé sur mon dos. J’ouvre les yeux : le soleil se lève. Et je n’ai pas faim. Bizarre... D’habitude, au réveil, je suis toujours affamée... Je vais à la rivière me baigner et boire... L’eau me renvoie une image si étonnante... Je tourne mes yeux vers mes pattes : je vois des mains, des bras, des pieds, des jambes... Je me redresse tout doucement : j’ai mal au dos, et je ne suis plus aussi grande qu’hier. Je fais quelques mouvements avec mes mains : cela fait si longtemps, je n’ai plus l’habitude... Mon dos se détend peu à peu. Je marche doucement, puis un peu plus vite, je sautille, je cours vers la grotte, je veux réveiller Touliak pour lui montrer que je ne suis plus un animal à dents !

“Voliacha ! Tiens, mets cette couverture, tu ne peux plus rester comme cela, maintenant...” Touliak a toujours été un grand frère particulièrement attentionné. Je comprends maintenant : sa couverture n’a pas glissé, il me l’a sciemment donnée ; il a dû se réveiller et se rendre compte que j’étais redevenue humaine.

*****

Nous avons tous quitté la forêt. Notre ville a beaucoup changé : elle est tout en ruines, désormais. Cependant, les gens sont contents ; ils disent tous que “c’est enfin fini”. Ils ne semblent pas parler de mon état, toutefois.

*****

Cette nuit, il y a eu un orage magnifique. Touliak et moi l’avons admiré, le nez à la fenêtre, puis nous nous sommes endormis. Le lendemain matin, au réveil, nous étions tous deux restés humains. Nous avons ri ensemble, pour la première fois depuis très longtemps.

Mon acuité visuelle, auditive et olfactive est restée la même que dans la forêt, de même que mes réflexes et ma rapidité à la course. C’est tout ce qui me reste de mon incroyable histoire.

********************

FIN

********************



[1] L’expression « animal à dents », sous-entendu à dents pointues, est une périphrase très fréquemment utilisée par les Ouvaga pour désigner un animal sauvage carnivore de type ours, loup, tigre…

[2] Le Pays de l’Ours (Nániouk Ruvtak) est le berceau originel du peuple Ouvaga ; on le situe à l’est du fleuve Ienisseï, vers l’actuelle ville d’Igarka.

[3] Un ou une tongoï est une sorte de sorcier, de chamane.

[4] Le suffixe « naï » est une marque de féminin ; il est donc logique que le frère de Voliacha Letsudrovinaï soit nommé Touliak Letsudrovidjouk, « djouk » étant une marque de masculin.

[5] Le mot « kichouk » désigne un interdit moral élémentaire appliqué aux humains : se nourrir de chair humaine ou de viande d’ours est ce qu’il y a de plus kichouk.

[6] Le nom « Letsudrovi » est formé de l’élément « letsu », dérivé du nom « letsa » = la forêt ; et de l’élément « drovi », dérivé du nom « derevo » = l’arbre ; il signifie donc « l’arbre de la forêt ». En ajoutant les suffixes de féminin et de masculin, on obtient donc « fille de l’arbre de la forêt » et « garçon de l’arbre de la forêt ».

Posté par ETK Onilatki à 20:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


27 novembre 2012

Ouvameïlyi

Ouvameïlyi est le cinquième être créé (car Zlaa et Kouvalatchyi ont toujours été là), après la Terre, le Ciel, Limézinaï et la Lune. Avant Ouvameïlyi, il n’y avait jamais eu de son dans le monde. Mais Ouvameïlyi a ouvert la bouche et quelque chose en est sorti : on ne pouvait ni le voir, ni le toucher, ni le sentir. C’était un son, un cri terrible comme une tempête. Par un cri plus fort encore, Ouvameïlyi a créé le Soleil, et pour éviter qu’on ne s’en prenne à ce petit être fragile et si beau, elle a fait s’élever certaines parties du sol dans lequel s’est engouffré le Feu. Le Feu veille sur le repos du Soleil, qui ne sort des Bouches de Feu que lorsqu’Ouvameïlyi pousse son cri.

Cependant, bien après la création du Soleil, des humains se sont installés près des Bouches de Feu. Tous les matins avant le lever du Soleil, ils entendaient un cri terrible qui leur glaçait le sang. On disait que c’était celui d’un monstre sanguinaire qui voulait dévorer le Soleil. Plusieurs fois, des guerriers s’étaient aventurés du côté des Bouches de Feu pour tenter de trouver le monstre et de le tuer, mais personne n’en était revenu. Un jour, Tsounliaï, qui venait d’avoir seize ans et demi, se perdit près des sinistres Bouches de Feu. Impossible de retrouver son chemin. Et le Ciel devenait de plus en plus blanc, et le Vent se mit à souffler violemment, et bientôt Tsounliaï fut pris dans l’Inameïlyi, c’est-à-dire la tempête de neige. Personne ne réchappe d’une telle tempête. Le Vent le plaquait au sol, les flocons l’assaillaient, il avait froid, il avait peur, mais eut encore plus peur quand il aperçut une immense silhouette se dresser devant lui, une main vigoureuse le ramasser…

Lorsqu’il se réveilla, Tsounliaï était dans les Bouches de Feu, bien au chaud, face à une géante vêtue de peaux. Etait-ce le monstre ? Il tenta de se lever pour s’enfuir, mais la tête lui tourna et il retomba au sol. La géante avança ses énormes mains vers lui ; il se protégea la tête, mais à sa grande surprise sentit des mains très douces sur ses épaules. La géante émit un son : elle ne parlait pas. Tsounliaï se dit qu’elle devait être une de ce qu’on appelait les Atchélii, ces premiers êtres du monde qui étaient arrivés bien avant les humains et qui n’avaient pas été touchés par la malédiction de l’Ourse Bleue. Elle sourit. Ses dents étaient blanches comme la neige, mais ressemblaient à celles d’un loup. Le mangerait-elle ? Il n’était pas du tout rassuré, mais bizarrement se sentait apaisé. Dehors, il faisait nuit. On n’était pas dans ces lieux où le Jour et la Nuit n’alternent qu’une fois l’an, mais en cette période de l’année les jours étaient très courts. La géante hissa soudain Tsounliaï sur son dos, quitta la grotte, grimpa tout en haut de la plus haute Bouche de Feu, déposa délicatement le jeune homme auprès d’elle et s’assit sur l’aplomb. Tsounliaï contempla les Bouches de Feu. Il s’approcha de la géante, et timidement se tint à son bras. Imperturbable, la géante poussa un cri terrible et magnifique, et Tsounliaï vit le Soleil sortir des Bouches de Feu. Il sut alors aussitôt auprès de qui il se tenait : celle dont le cri est une tempête, Ouvameïlyi…

Tsounliaï resta longtemps avec elle, jusqu’à ses vingt-deux ans ; il apprit à connaître Ouvameïlyi et même à l’aimer éperdument. Chaque matin il allait avec elle pour éveiller le Soleil : c’était le moment qu’il aimait le plus… Mais les siens lui manquaient… Il fit comprendre à Ouvameïlyi qu’il souhaitait retourner parmi les humains et qu’il était très triste. Elle n’émit pas de son, mais le serra tendrement contre elle ; Tsounliaï avait bien conscience qu’étant donnée sa puissance, Ouvameïlyi aurait pu l’étouffer, le broyer… Il en frissonna. La géante le hissa sur son épaule, et dévala les Bouches de Feu. Tsounliaï vit tout en bas des lances et des vêtements : jamais Ouvameïlyi n’avait tué les guerriers pour les dévorer : ils étaient tout simplement tombés… L’Atchéli s’approcha très près du village humain, y déposa le jeune homme, et disparut parmi les flocons qui commençaient à tourbillonner.

Tsounliaï fut accueilli au village très chaleureusement ; on le pressait de tous les côtés pour savoir ce qu’il avait vécu pendant toutes ces années. Tout le monde fut effrayé de savoir avec qui il les avait passées, et personne ne crut en la gentillesse et la douceur d’Ouvameïlyi. « Elle voulait te manger, c’est tout ! » « Non, sinon elle l’aurait déjà fait… »

Les cris d’Ouvameïlyi tous les matins pour faire se lever le Soleil rendait Tsounliaï plus triste chaque jour : elle lui manquait tellement ! Il n’avait qu’une envie : la rejoindre au plus vite.

Un jour, le chef du village et la tongoï vinrent le trouver : son aide était requise pour capturer le monstre et faire cesser ces cris terribles. Tsounliaï refusa : hors de question de s’en prendre à celle qu’il aimait ! Alors ils lui tendirent un piège, le saisirent et l’attachèrent à l’entrée du village. Pour vaincre sa peine, le froid et l’ennui, Tsounliaï se mit à chanter quelque chose de très beau à l’adresse d’Ouvameïlyi. C’était le même chant qu’il avait entonné chaque soir quand il était dans les Bouches de Feu. La nuit venait justement de tomber. Il pensait si fort à Ouvameïlyi, qu’il crut in instant que ses yeux lui jouaient un tour… Mais c’était bien elle dont la gigantesque silhouette se découpait sur le ciel bleu-noir. Elle venait le délivrer…

Mais soudain il y eut des torches qui fusèrent de partout, et des lances, et des flèches enflammées, et des javelots… Ouvameïlyi se battit comme seuls les Atchélii peuvent se battre, mais assaillie par le nombre, elle finit par se faire ligoter et enserrer dans un filet. Tsounliaï avait hurlé pendant l’assaut : « laissez-la ! », mais rien n’y avait fait. Il comprit alors qu’il faisait partie du piège tendu pour capturer son amie. Il fut délivré, mais resta dehors. Il grelottait de froid et d’effroi : par sa faute, Ouvameïlyi était prisonnière. Il devait la délivrer absolument : il prit son couteau, s’approcha du filet dans lequel se tortillait Ouvameïlyi qui grognait épouvantablement, découpa les mailles. Ouvameïlyi arracha ce qui restait du filet, saisit Tsounliaï par les épaules et le souleva pour porter son visage à hauteur du sien. Il comprit qu’il avait perdu sa confiance, et que jamais plus elle ne l’emmènerait sur les hauteurs de la plus haute des Bouches de Feu pour faire se lever le Soleil. Il ferma les yeux, respira très fort, et les rouvrit : il fallait qu’elle comprenne qu’il n’avait jamais voulu sa capture… Mais le regard d’Ouvameïlyi était désormais dur et froid. Tsounliaï ne souhaita donc plus qu’une chose, et espéra de toutes ses forces qu’Ouvameïlyi le comprît. Il sut à l’instant qu’elle avait compris : l’étreinte se fit plus forte, trop forte, sur ses bras, son torse et son cou, puis il mourut, avec pour dernière vue le visage de sa chère Ouvameïlyi…

Pendant un long moment, le cri terrible ne retentit pas, et le Soleil ne se leva pas. Au village, on avait retrouvé le filet déchiré mais pas le corps sans vie de Tsounliaï. Ouvameïlyi l’avait emporté. Personne ne songea à partir à sa recherche ; tous regrettaient ce cri grâce auquel le Soleil se levait. On brûla le filet et les liens qui avaient retenus Ouvameïlyi et Tsounliaï, et alors un long hurlement plus glaçant que jamais se fit entendre. Aussitôt après, le sol trembla, et le Soleil se leva, rouge et brillant. Les humains décidèrent qu’il était plus prudent de quitter les lieux, et depuis aucun humain ne s’est approché trop près des Bouches de Feu.

Tsounliaï repose à jamais tout au fond de la plus profonde des Bouches de Feu, là où sa chère Ouvameïlyi l’a emporté, à l’abri de tous et de tout ; quant à Ouvameïlyi, quand elle contemple les Bouches de Feu avant de faire se lever le Soleil, elle articule avec douceur les trois syllabes qu’elle ait jamais su prononcer : Tsoun-li-aï…

Posté par ETK Onilatki à 13:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

05 novembre 2012

Noir-Nuage

Voici l’histoire de Noir-Nuage. Toute ressemblance avec des personnages d’un célèbre conte serait totalement fortuite.

 

Il était une fois un roi et une reine qui se désolait de ne pas avoir d’enfant. Une fin d’après-midi d’été, alors qu’un orage faisait rage, la reine observait le parc du château d’un air absent. Une fenêtre s’ouvrit dans un grand coup de vent, et son collier de perles glissa à terre. Elle le ramassa machinalement, tout occupée à ses pensées. Le roi accourut, referma la fenêtre, et dit à la reine : « Ah, si seulement nous avions un enfant aussi noir que ce nuage, avec des dents aussi blanches que ces perles, et des yeux aussi verts que les feuilles des arbres… » Neuf mois plus tard naissait le petit Noir-Nuage.

Noir-Nuage grandit. Il était magnifique, avec une peau noire comme les nuages d’orage, de jolies dents blanches comme des perles, et de très beaux yeux d’un vert de feuillage. Tout le monde était heureux, mais un jour on ramena de la chasse le corps sans vie du roi. Noir-Nuage était encore trop jeune pour gouverner avec sa mère, et les conseillers décidèrent que la reine ne pouvait rester à gouverner seule : elle devait se remarier au plus vite. Par chance, un prince des alentours se présenta très vite : le mariage eut lieu, et le royaume s’agrandit.

Quand Noir-Nuage eut treize ans, le nouveau roi le fit appeler. « Ne pourrais-tu pas te rendre dans la forêt pour rapporter des écailles de dragon ? Cela prouverait ton courage et ta bravoure. »

Noir-Nuage se précipita aussitôt dans la forêt, trouva la mue d’un dragon, et la rapporta au roi. Ce dernier le félicita, puis se retira dans ses appartements. Il ôta une toile noire d’un grand cadre, dévoilant un magnifique miroir. « Miroir, qui est l’homme le plus beau, le plus brave et le plus courageux du royaume ? » « C’est vous, majesté, » répondit le miroir.

Quand Noir-Nuage eut quatorze ans, le roi le fit appeler. « Ne pourrais-tu pas te rendre aux confins du royaume pour signer le traité de paix avec nos terribles voisins les Géants ? Cela prouverait ton courage et ta bravoure. »

Noir-Nuage se mit en route aussitôt. Il trouva les Géants, qui étaient bien trop occupés à se partager leur propre royaume pour s’occuper des terres de leurs voisins, qui n’étaient rien que des forêts inutiles. Ils signèrent le traité sans même le lire, et Noir-Nuage le rapporta au roi. Ce dernier le félicita, puis se retira dans ses appartements. Il ôta la toile noire de son miroir. « Miroir, qui est l’homme le plus beau, le plus brave et le plus courageux du royaume ? » « C’est vous, majesté, » répondit le miroir.

Quand Noir-Nuage eut quinze ans, le roi le fit appeler. « La reine est mal en point. Ne pourrais-tu pas aller voir la sorcière de la montagne pour lui subtiliser un remède ? Cela prouverait ton amour filial, ton courage et ta bravoure. »

Noir-Nuage ne perdit pas un instant et chevaucha jusqu’à la montagne. Il l’escalada, et finit par trouver la demeure de la sorcière. Il entra : personne. Il inspecta les nombreuses étagères garnies d’innombrables fioles : laquelle prendre ? La porte grinça, et la sorcière se dressa devant lui. « Tu voulais me voler », tonna – t- elle. « C’est pour ma mère, la reine : elle est mal en point, et il lui faut un remède. » La sorcière s’adoucit, prit une petite fiole rouge et la lui tendit : « dans ce cas, prends celui-ci. C’est une panacée, cela la guérira à coup sûr ! » Noir-Nuage redescendit la montagne aussi vite qu’il le put, chevaucha à toute vitesse, et rapporta le remède au roi, qui lui dit : « Hélas, tu n’as pas été assez rapide ; la reine est morte en fin de matinée. » Puis il se retira dans ses appartements. Il ôta la toile noire de son miroir. « Miroir, qui est l’homme le plus beau, le plus brave et le plus courageux du royaume ? » « C’est vous, majesté, » répondit le miroir, « toutefois Noir-Nuage devient plus beau, plus brave et plus courageux chaque jour ». Le roi enragea : « tout ce que je craignais depuis le début ! Mais maintenant que la reine est morte, je peux me débarrasser du prince en toute liberté ! »

Le lendemain de l’enterrement de la reine, le roi fit appeler ses quatre meilleurs soldats : « emmenez Noir-Nuage dans la forêt, tuez-le, et rapportez-moi son cœur ! » Les soldats emmenèrent Noir-Nuage dans la forêt, mais par fidélité envers la reine et l’ancien roi, refusèrent de le tuer. « Fuis, lui dirent-ils, et cache-toi bien du roi ! ». Noir-Nuage courut à travers les bois, et ne s’arrêta qu’à la tombée de la nuit. Où s’abriter ? Il aperçut alors une lueur au loin. Il s’approcha : une petite maison se trouvait au milieu d’une clairière. Il frappa, appela : personne. Il ouvrit la porte avec précaution, entra, et découvrit une table avec sept petites assiettes et sept petites chaises. Il avait terriblement faim, et ses yeux se posèrent sur le plat de viande rouge qui se tenait au milieu de la table. Il dévora tout d’un trait. Un escalier menait à l’étage. Noir-Nuage monta, et découvrit une chambre avec sept petits lits, sur lesquels étaient inscrits des noms : Gloutonne, Tranchante, Narreuse, Gourmette, Vorace, Oiselette et Affamée. Il trouva ces noms étranges, mais était tellement fatigué qu’il s’allongea en travers sur les sept lits et s’endormit.

Le lendemain matin, les sept petites filles qui vivaient dans la maison rentrèrent chez elles.

« Quelqu’un est entré ici ! dit l’une.

- Et ce quelqu’un a mangé toute la nourriture ! s’exclama une autre.

- Regardez : il y a des traces de pas vers les escaliers.

- Suivons-les ! »

Les sept petites filles, couteau brandi, montèrent les escaliers à pas de loup. La première ouvrit la porte.

« Miam miam ! C’est bien la première fois que la nourriture vient d’elle-même dormir dans le garde-manger !

Regardez donc comme il est beau…

Et fort…

Il pourrait nous servir de grand frère ? »

Noir-Nuage se réveilla, et vit sept petites têtes penchées sur lui. C’était des petites filles qui ne ressemblait pas à toutes les petites filles : leurs dents étaient pointues, leurs cheveux emmêlés, leurs yeux avides, leurs couteaux ensanglantés : des petites ogresses ! Il se redressa, mais les gamines lui souriaient gentiment.

« Reste, et sois notre grand frère ! Tu t’occuperas de la maison pendant que nous irons chasser. Nous ne te mangerons pas.

Pas tout de suite, du moins, ajouta l’une d’elle d’une petite voix malicieuse en souriant de toutes ses dents.

Et c’est ainsi que Noir-Nuage resta avec les petites ogresses. Affamée avait toujours faim. Gloutonne mangeait tout ce qu’elle pouvait. Vorace se précipitait sur les plats, soigneusement préparés par Gourmette et découpés au cordeau par Tranchante, avant tout le monde. Narreuse s’inquiétait toujours de la provenance des aliments, Oiselette ne mangeait pas grand-chose. Tous étaient très heureux…

Au bout d’un an, pourtant, le roi, qui avait mangé ce qu’il avait cru être le cœur de Noir-Nuage, entendit deux courtisans parler d’un soldat qui connaissait un chasseur qui avait pour cousin un garde-forestier qui avait vu passer entre les branches épaisses des arbres sept petites filles accompagnées d’un jeune homme à la peau noire. Un affreux doute le prit, et il se retira dans ses appartements consulter son miroir magique. « Miroir, qui est l’homme le plus beau, le plus brave et le plus courageux du royaume ? » « Le plus courageux, le plus brave et le plus bel homme du royaume se nomme Noir-Nuage », répondit le miroir. Le roi entra dans une colère épouvantable, et brisa le miroir. Il ne pensa plus qu’à une seule chose : tuer Noir-Nuage. Et plus question de confier cette tâche à autrui : il résoudrait ce problème lui-même.

Il se déguisa en mendiant et se rendit dans la forêt. Il trouva la maison dans la clairière et frappa à la porte. Noir-Nuage ouvrit.

« Je suis pauvre, j’ai faim, j’ai froid. Pourrais-tu me laisser entrer un peu, pour que je mange et que je me réchauffe ? »

Noir-Nuage laissa entrer le roi, l’invita à s’installer près du feu et lui proposa à manger. Au moment où le roi s’apprêtait à sortir son épée, les petites ogresses arrivèrent. Le roi ne voulut pas les affronter : elles étaient effrayantes ! Il remercia Noir-Nuage pour son hospitalité, et regagna le château, dépité.

Les jours suivants, il se rendit en douce dans la forêt et repéra les allées et venues de Noir-Nuage et des petites ogresses. Il fallait absolument éviter les petites filles.

Quelques jours plus tard, le roi se déguisa en vieille femme et se rendit dans la forêt. Il savait que les ogresses ne rentreraient pas avant le lendemain matin. Il frappa à la porte. Noir-Nuage ouvrit.

« Je suis pauvre, j’ai faim, j’ai froid. Pourrais-tu me laisser entrer un peu, pour que je mange et que je me réchauffe ? »

Noir-Nuage laissa entrer le roi, l’invita à s’installer près du feu et lui proposa à manger. Au moment où le roi s’apprêtait à sortir son épée, la porte s’ouvrit à toute volée, et les ogresses rentrèrent. « Nous avons eu beaucoup de chance ! Pas besoin de passer la nuit à chasser, nous avons déjà trouvé tout ce qu’il nous faut ! » Le roi remercia Noir-Nuage pour son hospitalité, et regagna le château, déconfit : il n’y arriverait donc jamais ?!

Quelques jours plus tard, le roi décida de ruser. Il devait attirer Noir-Nuage hors de la maison, mais comment ? Il se rendit chez la sorcière de la montagne. Cette dernière ne voulut pas le recevoir. « Je vois ce que tu cherches à faire. Passe ton chemin, je ne serai pas ta complice ! » A peine la sorcière avait-elle prononcé ces mots que le roi la transperça de son épée. Il entra dans sa cabane, et compulsa son grimoire. Ça y était, il venait de trouver la solution. Il éclata de rire, et se mit à préparer deux potions très spéciales.

Ses « petites sœurs » étaient parties chasser, et Noir-Nuage était seul dans la maison. Il s’ennuyait un peu, accoudé à la fenêtre, quand il vit passer entre les arbres une très belle jeune fille aux longs cheveux blonds presque blancs. Il sortit de la maison et l’appela. La jeune fille se retourna et lui sourit.

« Tu es très beau, lui dit-elle. As-tu faim ? Tiens, voici une pomme venue de mes vergers. Goûte-là ! »

Noir-Nuage prit la brillante pomme rouge que lui tendait la jeune fille, et croqua goulûment dedans. Aussitôt, ses yeux s’écarquillèrent, son souffle devint court, l’air lui manqua, et il s’écroula au sol, étouffé. La jeune fille éclata de rire, le rire se fit plus grave, et elle prit sa forme réelle : le roi. Il avait enfin réussi à se débarrasser de Noir-Nuage ! Au moment où il s’apprêtait à ramasser le corps pour le rapporter au château, il entendit les petites ogresses arriver et s’enfuit.

Dans un grand cri de colère et de détresse, les sept petites filles se précipitèrent sur le corps de Noir-Nuage. Aucune d’entre elles ne songea un seul instant à en faire un repas : ce n’était plus de la viande ; c’était leur ami, leur « grand frère »… Elles le portèrent sur l’amas de pierre derrière la maison. Qu’il était beau ! La neige se mit à tomber et recouvrit entièrement le corps du jeune homme.

A la fin de l’hiver, alors que les petites filles étaient assises autour des pierres qu’elles avaient surnommées « pierres de Noir-Nuage sous la neige blanche », un cavalier blessé arriva dans la clairière. Son cheval désorienté le laissa tomber près de la maison avant de s’engouffrer dans la forêt. Les petites filles accoururent : de la nourriture ou un autre ami ? Elles le retournèrent : une femme ! Elles lui ôtèrent son casque, d’où s’échappèrent de longs cheveux châtain auburn, la portèrent dans leur maison, la soignèrent. Très vite, la jeune femme put sortir de la maison. La neige avait fondu, découvrant le corps de Noir-Nuage, qui était toujours aussi beau. Les petites filles l’avaient suivie, et lui demandèrent qui elle était.

« Je suis Cerise, princesse héritière du royaume d’à côté. J’ai été blessée par le roi  d’ici; il me veut pour reine, mes parents ont donné leur accord pour des raisons stratégiques et politiques, et moi, je me suis enfuie. Sans vouloir vous vexer, il est hors de question que j’épouse votre roi !

- Ce n’est pas notre roi ! s’écrièrent férocement les fillettes. Nous n’avons pas de roi : nous sommes des filles de la forêt, nous sommes libres !

- Jusqu’à ce jour ! s’exclama une voix forte.

Le roi venait de surgir dans la clairière, accompagné de ses troupes. Aussitôt, les fillettes brandirent leur couteau, et Cerise son épée. Les soldats du roi ne pouvaient se battre contre des enfants, aussi rebroussèrent-ils chemin. Mais le roi, après les avoir traité de pleutres, de lâches et de poltrons, ne leur emboîta pas le pas, et fondit plutôt sur Cerise, qui bondit vers les pierres sur lesquelles reposait Noir-Nuage. Ils se battirent rageusement toute la journée, sous les cris des fillettes qui encourageaient Cerise et insultaient le roi. La nuit tomba, et le combat se poursuivit. Le jour se levait. Cerise était sur le point de succomber ; menacée par l’épée du roi, elle recula vers les pierres. Plus possible de faire le moindre pas. Elle tressaillit, dérangea les pierres. Le corps de Noir-Nuage roula au sol, longuement, sous les yeux des combattants et des fillettes. Le morceau de pomme qui étouffait le jeune homme s’échappa de sa gorge ; Noir-Nuage toussa et frémit. Le roi brandit son épée, prêt à lui trancher la tête, mais Cerise lui transperça le cœur.

Noir-Nuage ouvrit les yeux, et vit penchées vers lui les sept têtes ébouriffées des petites ogresses, et une huitième tête qu’il ne connaissait pas mais qu’il trouva merveilleuse : des cheveux châtain auburn auxquels le soleil levant donnait des reflets roux et cuivrés, un teint de bois clair, des yeux noirs de geai, une bouche cerise… Cerise : elle n’avait pas dit son nom, mais il le connaissait. La jeune femme prononça son nom : « Noir-Nuage ». Il ne lui avait pas dit son nom, les fillettes ne l’avaient pas évoqué, mais elle le connaissait. Elle l’aida à se lever, il pensa ses blessures, et quelques jours plus tard on annonça le mariage de la princesse Cerise avec le jeune roi Noir-Nuage. Les sept petites ogresses furent invitées à la noce, mais elles préférèrent ne pas y aller pour ne pas être considérées comme des sujets. Alors, Noir-Nuage et Cerise se rendirent à la maison de la forêt, pour fêter l’événement avec leurs amies des bois…

Posté par ETK Onilatki à 10:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

25 juin 2012

Le Petit Chaperon rouge

Il était une fois, il y a fort longtemps, un village à l’orée d’une forêt. Personne ne s’aventurait dans cette forêt, où régnait, disait-on, un terrible loup sanguinaire. On entendait parfois, à la tombée de la nuit et à l’aube, ses hurlements glaçants.

Dans la dernière maison du village, près de la rivière, vivait, avec ses parents, une fillette aux cheveux noirs et aux yeux dorés. Les villageois se méfiaient d’elle, et aucun enfant ne jouait avec elle, ce qui ne la dérangeait pas, car elle était d’un tempérament plutôt solitaire.

Un jour qu’elle était près de la rivière, la fillette vit une forme rouge dans l’eau. Elle prit un bâton, et récupéra ce qui s’avéra être une petite cape rouge. Elle la rapporta chez elle, la fit sécher, et l’essaya : le petit chaperon lui seyait parfaitement. Ses parents trouvaient que c’était très joli, mais quand elle l’arbora au village, les anciens prirent peur. Etonnée, la fillette demanda pourquoi. Sa mère lui répondit : « peut-être parce que tu ressembles à ta mère-grand, vêtue ainsi.

— Ma mère-grand ? Qui est-ce ? Je le l’ai jamais vue… Où vit-elle ?

— De l’autre côté de la forêt… Nous irons peut-être la voir un jour, quand le loup qui terrorise cette forêt aura disparu. »

La fillette ne trouva pas la réponse de ses parents satisfaisante. Pourquoi les anciens du village avaient-ils été terrifiés de la voir vêtue du capuchon rouge ? Sa mère avait sous-entendu que cela avait un rapport avec sa mère-grand, mais elle ne lui en avait jamais parlé auparavant, et était restée très évasive… L’enfant résolut de se rendre chez sa mère-grand. Pour la trouver, elle avait un prénom, Aëlys : elle avait en effet entendu les villageois le prononcer avec frayeur en la voyant. Elle prit un panier, dans lequel elle déposa du pain et du lait pour la route, ainsi qu’une galette et un petit pot de beurre pour sa grand-mère, et se dirigea vers la rivière. La forêt était dangereuse ? Elle la traverserait en barque, sur la rivière : les loups ne savaient pas nager…

La rivière faisait une boucle pour entrer dans la forêt : on ne voyait plus le village. Les berges douces firent bientôt place à des rocs sombres, sur lesquels se tenaient des arbres qui frémissaient au gré du vent. Bientôt, les flots se séparèrent en deux bras. Allons bon, se dit la petite fille, quel chemin dois-je prendre ?

« Les deux mènent au même endroit, répondit une voix à la fois mystérieuse et rassurante.

— Qui es-tu ? s’enquit la fillette.

— Je suis l’esprit de cette rivière. Tu peux choisir l’un ou l’autre de ces chemins, tous deux sont sans danger. L’un va vite et traverse des roches dénudées, l’autre décrit des méandres et permet de découvrir une flore étonnante.

— Et où mènent-ils ?

— A une petite maison où vit la vieille Aëlys. Elle aussi emprunta ce chemin, par deux fois : quand elle avait à peu près ton âge – tu lui ressembles beaucoup, d’ailleurs – et quand les villageois la menacèrent.

— Pourquoi ?

— Je l’ignore. Peut-être les arbres, les arbustes et fleurs le savent-ils… Ecoute leur murmure : ils ne te parleront pas directement, mais ils se racontent tout ce qui se passe dans cette forêt.

— Dans ce cas, je prends le chemin qui décrit des méandres. »

L’esprit de la rivière illumina le bras choisi par la fillette, qui ouvrit ses oreilles en grand pour écouter ce qui se disait.

D’abord, elle ne perçut que le bruit du vent, puis elle entendit des mots susurrés furtivement : le prénom de sa mère-grand, « loup », « tombée de la nuit », et un étrange phrase : « pour ce soir, peut-être, la fin pour l’une, le début pour l’autre ».

La fillette avait mangé tout le pain et bu tout le lait quand elle arriva, juste avant la tombée de la nuit, au confluent des deux bras de la rivière, qui se rejoignait près d’une colline sur laquelle se tenait une petite maison en bois. La fillette accosta, et se dirigea vers la maisonnette. Elle frappa trois coups. Une voix éraillée lui répondit :

« Qui es-tu ?

— Je suis votre petite-fille.

— Oooh, quelle heureuse surprise ! Entre, entre donc !

— C’est que la porte est fermée, et je ne sais pas comment l’ouvrir.

— Tire la chevillette ; la bobinette cherra. »

C’est ce qui fit l’enfant. Petite-fille et mère-grand se saluèrent, s’observèrent : toutes deux avaient les mêmes yeux dorés, le même nez un peu long, le même sourire… La galette et le petit pot de beurre furent vite mangés.

— Tu as donc retrouvé mon petit chaperon rouge, dit Aëlys. J’avais ton âge quand je portais. Un jour, je suis venue ici ; j’avais tellement soif que je me suis penchée sur la rivière pour boire.

— L’esprit de la rivière t’a parlé ?

— Non, pas à ce moment-là, mais il m’avait parlé avant, puis il m’a parlé après… Tu es la seule autre à qui j’ai parlé depuis que j’ai dû venir vivre ici.

— Pourquoi vis-tu dans la forêt ? Tu n’as pas peur du loup dont tout le monde parle ? »

La nuit commençait à tomber. La vieille dame ne répondit pas, mais tressaillit et s’assit sur son lit.

« Mère-grand ? Ça va ? Que t’arrive-t-il ?

— Ce n’est rien, rien du tout… Tu ne devrais pas rester là…

— Mère-grand, s’inquiéta la fillette, que vous avez de grands yeux, tout à coup !

— C’est pour mieux te voir, mon enfant. »

Sa voix avait changé : elle était légèrement plus grave.

« Mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !

— C’est pour mieux t’entendre, mon enfant.

— Mère-grand, que vous avez de grands bras !

— C’est pour mieux t’embrasser, mon enfant. »

La voix devenait plus rauque.

« Mère-grand, que vous avez de grandes jambes !

— C’est pour mieux courir, mon enfant.

— Mère-grand, que vous avez de grandes dents ! »

Pas de réponse. La fillette recula et s’aperçut alors que sa mère-grand était devenue un loup.

« Mère-grand ? » fit-elle d’une petite voix timide.

Pour toute réponse, un hurlement glaçant se fit entendre. De grandes dents pour mieux me manger ? se dit l’enfant. Certainement pas !

Elle se précipita hors de la maison, poursuivie par le loup. Il faisait nuit, elle ne voyait pas la barque. Tant pis : elle sauterait dans la rivière. Elle atteignit la berge au moment où les mâchoires du loup allaient se refermer sur sa nuque, sauta aussi loin que possible ; elle avala de l’eau en sautant, suffoqua, revint à la surface.

Les nuages qui masquaient le clair de lune s’étaient écartés, éclairant le rivage. L’enfant distingua enfin la barque, et se hissa dessus. Sur la rive, sa mère-grand était redevenue humaine et toussait, crachait, respirait bruyamment, comme réveillée d’un long cauchemar.

La petite fille entendit les murmures des arbres, mieux qu’elle ne les avait entendus en venant :

« Cette colline se nomme le Pas du Loup. Jadis y vivait une louve noire aux yeux dorés avec ses deux petits, mais des humains sont venus et les ont tués, et leur sang se répandit dans la rivière.

Peu de temps après, une fillette orpheline qui vivait dans la dernière maison du village à l’orée du bois se perdit dans les bois, et assoiffée se pencha et but de l’eau au Pas du Loup. Comme tout humain qui osait revenir en ces lieux, elle aurait dû être entraînée par les flots et se noyer, mais c’était une enfant, et elle avait les cheveux noirs et les yeux dorés. Alors, l’esprit de la louve la protégea, et lui fit le don de se changer chaque nuit en loup. Ainsi, après avoir passé toute la nuit dans la forêt, la petite Aëlys revint au village le lendemain matin. Elle avait égaré son petit capuchon rouge, ses vêtements étaient déchirés, mais elle était saine et sauve.

Toutefois, les autres humains prirent peur d’elle ; la panique s’empara du village quand on retrouva les corps de tous ceux qui avaient participé au meurtre de la louve et de ses petits. L’enfant s’enfuit, et ce n’est que bien plus tard qu’elle vint s’installer ici, dans la forêt, à l’abri des humains et pour les protéger. En effet, une fois la nuit tombée et jusqu’au lever du jour, elle est louve, et perçoit tout humain comme une menace. Craignant de se réveiller un matin et de découvrir avec horreur qu’elle avait mangé son mari et sa fille qui venait de naître, elle préféra les quitter.

Mais l’esprit de la louve assassinée avait prévenu : si un autre enfant aux cheveux noirs et aux yeux dorés venaient à boire au Pas du Loup, le don lui serait aussitôt transmis et cesserait pour Aëlys. »

La phrase étrange de tout à l’heure prenait tout son sens : la fin pour l’une, le début pour l’autre. La louve noire avait repris le don fait à sa mère-grand pour le lui transmettre. Elle entendait mieux, voyait mieux, sentait mieux, était plus forte, courait plus vite…

Le lendemain matin, mère-grand et petite fille rentrèrent au village. Cependant, chaque jour avant la tombée de la nuit, la fillette aux yeux dorés et aux cheveux noirs recouverts d’un petit chaperon rouge se rendait dans la forêt…

Posté par ETK Onilatki à 13:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

08 mars 2011

La cité du serpent rouge (fable).

Dans un pays lointain, les femmes étaient considérées comme des poussières ; elles n’avaient le droit de rien, ne pouvaient sortir de chez elles que recouvertes d’un vêtement lourd qui les couvrait de la tête aux pieds et qui les empêchait de voir, étaient régulièrement vendues, échangées, violées, battues, lapidées, brûlées…

Un jour, un étrange et magnifique serpent rouge et doré se glissa dans une maison où gisait une femme battue et laissée pour morte par son mari ; il la mordit, et aussitôt la femme mordue se changea en oiseau, prit ses enfants dans ses serres et s’envola. Le serpent rouge passa ainsi et fit de même partout où se trouvaient des femmes, et à chaque fois la femme se changea en oiseau, prit ses enfants et s’envola. Bientôt, il n’y eut dans le pays plus aucune femme, plus aucun enfant.

Quelques jours après la disparition de la dernière femme, on vit une nuée de grands et beaux oiseaux s’abattre sur le pays : tous ceux qui avaient fait du mal aux femmes eurent les yeux crevés, et les autres furent emportés et changés en arbres. Les enfants furent transformés en fleurs au pied des arbres, les oiseaux se posèrent sur les branches, le tout fut changé en pierre, et le serpent rouge grandit, grandit, et s’enroula tout autour de cette étrange forêt.

Dix ans plus tard, chaque fleur, chaque arbre, chaque oiseau reprit forme humaine, on bâtit une société juste, où hommes et femmes sont égaux et libres, et le serpent rouge devint un fleuve.

 

Si ce serpent rouge pouvait passer partout…

Posté par ETK Onilatki à 11:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


06 février 2011

Le violon de Tumlik.

Voici un conte créé par Milenko et moi, inspiré de la mythologie Ouvaga en ce qui concerne le personnage de Tumlik Limézinaïtchiouk.

 

 

Un jour, un jeune homme blessé, que personne ne connaissait, arriva à pieds dans un shtetl shouva. Il était étrange, tout vêtu de noir, avec des longs cheveux sombres comme la Nuit, une peau de nuage et des yeux étincelants comme le Soleil. Il fut recueilli et soigné par la famille de Nacha. Une fois guéri, pour remercier ceux qui l’avaient aidé, il donna à Nacha un violon. Mais pas un violon ordinaire dans un étui ordinaire : l’étui était rouge, orné d’une rose blanche, grise et noire entourée de deux mains noires, fermé par quatre serrures dont la clé pendait au bout d’une fine chaîne ; le violon était de bois rouge, ses cordes avaient la teinte de la Lune, et il y avait deux archets : l’un de bois rouge comme le violon, et l’autre noir.

 

« Ce violon te sauvera la vie, à toi, tes enfants, tes petits-enfants, et tes arrière-petits-enfants. Joue avec l’archet rouge, et personne ne pourra rivaliser avec toi… Si tu es en danger, prends l’archet noir, ferme les yeux, et laisse tes mains aller seules. Une fois le premier coup d’archet donné, rouvre les yeux et fixe le visage de ton ennemi, sans craindre ce qui arrivera. »

 

L’homme partit, et plus personne ne le revit. Les années passèrent. Nacha transmit le secret de son violon à son fils Mirko, qui le transmit à sa fille Dvora, qui le transmit à son fils Olek. Personne n’avait jusqu’alors utilisé l’archet noir, mais tout le monde admirait comment Nacha jouait et avait transmis ce don.

 

Pourtant, la deuxième guerre mondiale éclata, et Olek, qui venait de fêter ses quinze ans, se retrouva enfermé dans le ghetto. Un jour, alors qu’il rentrait chez lui après être allé jouer de la musique dans la rue, il fut témoin d’une scène qui le glaça : un SS avait ordonné à une violoniste de jouer, avant de la massacrer par surprise. Pétrifié, Olek ne vit pas s’approcher le SS, dont la voix murmura rapidement à ses oreilles, lui ordonnant de jouer à son tour. Lentement, les mains tremblantes de rage et de peur, Olek prit la clé qu’il portait autour de son cou, déverrouilla les quatre serrures de l’étui, remit la clé autour de son cou, s’empara doucement du violon, s’apprêta à prendre l’archet rouge comme d’habitude, avant de finalement choisir l’archet noir. Il ferma les yeux, prit une grande respiration, donna le premier coup d’archet, ouvrit les yeux, fixa le visage du SS, et commença à jouer un air qu’il ne connaissait pas, que personne n’avait jamais entendu, à la fois grinçant et lancinant, un air mélodieusement crissant et envoutant, qui semblait s’enrouler et se dérouler, de plus en plus vite… Le SS tournait autour d’Olek, peut-être prêt à le tuer, mais Olek ne quittait pas son regard des yeux. Le vent faisait voler les mèches des cheveux de l’arrière-petit-fils de Nacha, qui maintenant ne ressentait plus aucune peur. Puis les nuages s’écartèrent, laissant apparaître le Soleil. Alors, le SS écarquilla les yeux, comme en proie à la folie, poussa un hurlement de terreur, s’empara de son arme et se tua alors que l’archet noir produisait la dernière note.

 

D’un recoin sortit un jeune homme aux longs cheveux noirs, à la peau blanche et aux yeux brillants. Il s’approcha d’Olek, et lui dit : « Je suis Tumlik Limézinaïtchiouk, fils de Limézinaï. Ton arrière-grand-mère m’avait sauvé la vie ; je lui avais offert mon violon, en espérant lui rendre la pareille un jour. C’est désormais chose faite… Tu n’as plus rien à craindre ; je vais veiller sur toi, et rien ne pourra t’arriver de fâcheux.»

 

La guerre se poursuivit, et en effet rien n’arriva à Olek. Tumlik l’accompagnait toujours secrètement, lui indiquant où aller, lui conseillant de sortir ou de ne pas sortir, ou le protégeant de son manteau pour le rendre invisible. Personne d’autre qu’Olek ne pouvait le voir, l’entendre ou lui parler.

 

Cependant, lorsque la guerre prit fin, Olek ne retrouva pas l’étui à violon, ni le violon, ni les deux archets. Il ne s’en était pourtant jamais séparé, allant même jusqu'à l’utiliser comme oreiller pour être sûr qu’on ne le lui volât pas… Que faire ? Et comment l’annoncer à Tumlik ?

 

Il n’eut toutefois pas à le faire. Tumlik se tenait devant lui, l’étui à la main. « C’est la dernière fois que tu me vois, lui dit-il, car tu n’es plus en danger, et tu n’auras plus besoin de mon violon. Essaie de ne pas m’oublier ; c’est à cause des gens que j’aide et qui m’oublient ensuite que je suis blessé, c’est une douleur insupportable qui pourrait me terrasser… Au revoir, Olek. »

 

Tumlik serra Olek contre lui, puis s’éloigna. Olek le suivit des yeux jusqu’à ce que Tumlik ne fût plus qu’un petit point au loin. Jamais Tumlik ne fut blessé à cause d’Olek.

Posté par ETK Onilatki à 12:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

13 janvier 2011

La Petite Sirène : fin (faim ?) de l’histoire…

La petite sirène n’a pu se résoudre à poignarder le prince avant l’aurore et donc à sauver sa vie ; elle s’est précipitée du bateau et, devenue une fille de l’air, s’est envolée pour les pays chauds pour y souffler la fraîcheur avec les autres filles de l’air. Andersen finit ici le conte ; toutefois, dans le monde des abysses, on raconte la suite, que voici.

 

Pendant ce temps, le bateau transportant le prince et sa femme voguait sur une mer limpide. Plus ils allaient vers le large, plus les vagues gonflaient, mais personne ne s’en aperçut vu que tout le monde avait l’esprit aux noces qui venaient d’avoir lieu. Le navire tanguait de plus en plus, le vent hurlait dans les voiles, et soudain le mât se brisa, les vagues s’abattirent violemment sur le pont, et le vaisseau sombra. Tous les anthropophages du monde sous-marin purent donc se régaler d’un délicieux festin humain, et enfin goûter le plat « principal* » dont ils avaient été privés par la malheureuse petite sirène.

 

* « prince » et « principal » sont deux mots de la même famille…

Posté par ETK Onilatki à 17:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

05 juillet 2010

L’histoire de Vádjouk.

A cette époque, la division entre clans était très marquée. Ceux des huit clans du Soleil disaient à ceux des huit clans de la Lune : « vous agissez, vous agissez, c’est tout ce que vous savez faire ; il est impossible de s’entendre avec vous ». Et ceux des huit clans de la Lune disaient à ceux des huit clans du Soleil : « vous contemplez, vous contemplez, c’est tout ce que vous savez faire ; il est impossible de s’entendre avec vous ».

Pourtant, un jour, une jeune Vaduvarek et un jeune Sirmelvikcha se rencontrèrent, et décidèrent de vivre ensemble malgré la désapprobation de leurs clans ; bientôt naquit le petit Vádjouk. Ses parents lui apprirent à se débrouiller seul : se nourrir en chassant, cueillant, pêchant, se protéger du froid et des prédateurs… Ils lui fabriquèrent un pendentif en bois, représentant un serpent ailé à tête de cheval, symbole des deux clans réunis.

Mais un jour, alors que Vádjouk avait seize ans, ses parents disparurent. Vádjouk les chercha dans tous les endroits qu’il connaissait, mais ne les trouva pas. Il décida de se rendre au village des Vaduvarek : personne n’avait vu ses parents. Il décida de se rendre au village des Sirmelvikcha : personne n’avait vu ses parents. Il alla ainsi de clan en clan, mais personne ne les avait vus, nulle part. Cependant, un tóngoï lui dit qu’il les avait vus disparaître dans les brumes du Fleuve : jamais il ne les retrouverait ; il devait intégrer l’un des clans. Toutefois, aucun clan ne l’accepta : ceux du Soleil ne voulaient pas de lui parce qu’il était en partie d’un clan de la Lune, et ceux de la Lune ne voulaient pas de lui parce qu’il était en partie d’un clan du Soleil : Vádjouk devait se débrouiller tout seul, mais il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent…

Il se rendit alors près du Fleuve. Là, son écharpe glissa au sol ; il s’arrêta de marcher pour la ramasser, et entendit alors un doux chant sans parole. Il ferma les yeux pour mieux entendre ce chant qui semblait l’appeler. Bientôt bercé par le chant mélodieux, Vádjouk se mit à chanter lui aussi ; ses pieds le menèrent sur l’eau du Fleuve, et il glissa doucement sur l’eau, bien qu’il n’y eût pas de glace. Il ne tarda pas à atteindre une île verdoyante : c’est de là que provenait le chant.

Vádjouk ouvrit les yeux, et ne vit d’abord que l’herbe haute, puis son regard se posa sur deux jeunes femmes d’une taille impressionnante ; l’une, de la couleur de la Lune, lui souriait, l’autre, de la couleur du Soleil, chantait cette douce et suave mélodie qui avait attiré Vádjouk jusque là. Leurs longs cheveux, leurs longs bras, leurs longues jambes dansaient devant les yeux du jeune homme, qui timidement s’approcha. La jeune femme qui chantait lui prit doucement la main pour l’inciter à s’approcher davantage, puis ses longs doigts entourèrent les poignets trop maigres de Vádjouk, d’abord légèrement, puis de plus en plus fort. Celle qui ne chantait pas brandit un sabre ; Vádjouk aperçut alors que les dents des deux jeunes femmes étaient pointues et rougies de sang, et que l’herbe était jonchée d’os humains. Ses mains étaient si menues qu’il aurait pu les glisser entre les doigts de la jeune femme couleur du Soleil ; toutefois il ne bougea pas : la jeune femme couleur de la Lune pouvait bien lui trancher le cou, peu lui importait. Il admira comment quelqu’un de la Lune et quelqu’un du Soleil l’avaient fait naître, et comment il mourrait de la même façon. Il les regarda dans les yeux, attendant le coup qui pourtant ne vint jamais.

IMG

La jeune femme couleur de la Lune avait abaissé son sabre ; la jeune femme couleur du Soleil avait relâché son étreinte ; toutes deux fixaient Vádjouk. Jamais une proie aussi maigre n’avait atteint leur île. Il n’y avait rien à manger sur ce jeune homme pâle aux joues creuses. Ce dernier venait de reconnaître les Mévloutchinai, les deux Terribles Sœurs nées des mains coupées de l’Ourse Bleue métamorphosées par la Lune et le Soleil, les Terribles Mévloutchinai qui se nourrissaient exclusivement de chair humaine. Il ferma les yeux, prêt à avoir la tête tranchée, mais les Mévloutchinai n’étaient pas décidées. Suvimga lui demanda qui il était ; il ouvrit doucement les yeux, et répondit : « mon nom est Vádjouk. Je suis du clan Vaduvarek par ma mère et Sirmelvikcha par mon père, comme le montre mon pendentif : un serpent ailé à tête de cheval. J’ai seize ans, bientôt dix-sept. » Otchyslo était effarée par sa maigreur : Vádjouk expliqua qu’il n’avait rien mangé depuis plusieurs jours, que la nourriture manquait, et qu’il se retrouvait tout seul, exclu par tous. Les Mévloutchinai ne dirent rien pendant quelques insants, observant très attentivement ce malheureux jeune homme ; puis Suvimga lui proposa de rester sur leur île. Otchyslo se montra réticente, puis s’amadoua quand Vádjouk dit qu’il savait se débrouiller tout seul : « je mangerai des poissons que je pêcherai dans le Fleuve, ou les gros oiseaux que j’arrive à attraper, et du miel et de l’herbe ; vous n’aurez pas à me nourrir, je ne prendrai pas beaucoup de place, je ne vous gênerai pas beaucoup… »

Et c’est ainsi que Vádjouk resta sur l’île des deux Terribles Mévloutchinai. Plus il les regardait, plus il les connaissait, et moins il les trouvait « terribles » : elles étaient belles, douces, étonnamment sensibles une fois le ventre plein. Il aimait écouter leur chant qui ne s’arrêtait jamais, il aimait démêler leurs longs cheveux, il aimait se blottir contre elles pour se réchauffer…

Et un jour, quatre enfants naquirent en même temps : Pyvlaï et Tchoukhna, fils et fille de Vádjouk et de Suvimga, Lýhatyi et Toulgaï, fille et fils de Vádjouk et d’Otchyslo. Ces enfants étaient faibles, trop faibles pour survivre. Aucun aliment ne les avait renforcé, pas même l’eau du Fleuve. Les Mévloutchinai attiraient déjà leur prochain repas sur leur île, sans se préoccuper des petits. Vádjouk, qui ne regardaient jamais les Mévloutchinai manger, s’approcha pourtant de ce repas-là, prit un peu de sang, et en donna à boire à chacun des enfants, qui aussitôt reprirent des forces. C’est alors que, du Fleuve, retentit la forte voix cristalline de l’Ourse Bleue : « tu as fait exactement ce qu’il fallait faire, Vádjouk, c’est ce qui leur permettra de vivre ». Les enfants grandirent rapidement, nourris de ce qu’il y avait sur l’île, de l’eau du Fleuve, et de l’indispensable sang humain ; quand personne n’avait atteint l’île pour y servir de repas aux Mévloutchinai et à leurs enfants, Vádjouk s’entaillait légèrement le cou, et ses enfants buvaient un peu de son sang.

Mais un soir, on entendit de nouveau la voix de l’Ourse Bleue : « tu t’affaiblis, Vádjouk, et la prochaine fois que tu t’entailleras le cou sera la dernière ; les enfants ne pourront pas rester sur l’île, ils devront rejoindre les Humains ; s’ils veulent vivre, ils devront continuer de boire ce qui les maintient en vie, mais ne devront jamais le prendre de force ».

A l’aube, le jour de ses trente-deux ans, Vádjouk s’entailla le cou pour la dernière fois. Les Mévloutchinai s’arrêtèrent de chanter ; elles et les enfants portèrent le corps de Vádjouk dans le Fleuve. Une vague, bouillonnante, frémissante, s’éleva et l’emporta…

Posté par ETK Onilatki à 19:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

24 avril 2010

Une viande trop fluette.

Les Mevloutchinai Otchyslo et Suvimga ont une technique de chasse très particulière : elles attirent leur proie en chantant, et le chant se referme sur la proie comme un filet de pêche ; elles n’ont plus qu’à trancher le cou de la proie et la manger. Oh, j’oubliais un petit quelque chose : elles se nourrissent exclusivement de chair humaine… Mais nous allons les voir à l’œuvre, car voici une proie qui avance : écoutons-les donc.

 

Otchyslo (rognant un tibia) : Il était délicieux, celui-là… Quoiqu’un peu gras tout de même.

Suvimga : Au moins il y avait de la viande autour de l’os ! Oh, ce n’est pas juste, tu as eu les deux tibias !

Otchyslo : Bon, je te laisserai les deux du prochain repas…

Suvimga : C’est déjà ce que tu m’as promis la dernière fois.

Otchyslo : Au lieu de ronchonner tu ferais mieux de chanter, c’est ton tour, il fait jour.

Suvimga : En parlant de chanter, tu as fait une fausse note à deux reprises, cette nuit, quand tu allais dans les aigus.

Otchyslo : ça va, ça va, on a quand même pu manger, non ?

Suvimga : Oui, mais ça la fout mal quand même… Prépare ton sabre, je crois que quelqu’un vient. (elle chante)

(Un jeune homme arrive sur l’île des Mevloutchinai ; il est plutôt petit, fluet et timide. Il s’avance les yeux fermés vers les deux sœurs, Suvimga lui prend les poignets, Otchyslo brandit son sabre, mais l’abaisse aussitôt ; Suvimga arrête de chanter.)

 

Otchyslo : Il est drôlement petit, celui-là !

Suvimga : à peine un amuse-gueule… Qui es-tu donc, petite viande fluette ? (le jeune homme ouvre doucement les yeux)

Le jeune homme : Mon nom est Vádjouk. Je suis du clan Vaduvarek par ma mère et Sirmelvikcha par mon père, comme mon pendentif le montre : un serpent ailé à tête de cheval. J’ai seize ans, bientôt dix-sept.

Otchyslo : Tu parles, il n’y a rien à bouffer, là-dessus !

Le jeune homme : C’est qu’il n’y a rien à bouffer non plus chez nous. C’est pour ça que je suis parti à l’aventure. Je ne suis d’aucun clan ; ceux de la Lune ne veulent pas de moi parce que je suis en partie d’un clan du Soleil, et ceux du Soleil ne veulent pas de moi parce que je sus en partie d’un clan de la Lune. Je suis toujours tout seul.

Suvimga : Et que dirais-tu de t’installer ici ?

Otchyslo : Quoi ?

Suvimga : Bah oui, il pourrait nous être utile.

Otchyslo : Ah ouais ? Utile à quoi ? Un coup de vent et il s’écroule ! Et puis on n’a besoin de rien, et surtout pas d’un repas à nourrir !

Le jeune homme : Mais vous n’aurez pas à me nourrir, je me débrouillerai tout seul. Je mangerai des poissons que je pêcherai dans le Fleuve, ou les gros oiseaux que j’arriverai à attraper, et du miel et de l’herbe ; je ne prendrai pas beaucoup de place, je ne vous gênerai pas beaucoup.

Otchyslo : Tout cela est bien joli, mais ne répond pas à la question essentielle : à quoi nous servira-t-il ?

Suvimga : à nous démêler les cheveux ! Je n’en peux plus, de cette tignasse ! Je ne supporte plus de devoir démêler la tienne, et je n’aime pas quand tu essaies de me la démêler !

 

Et c’est comme ça que Vádjouk, viande trop fluette et donc immangeable, resta avec les Mevloutichinai et devint le coiffeur de ces demoiselles.

17 avril 2010

Rester obnubilé par un plat particulier peut être dangereux pour la santé.

Les sphinx (ou sphinges) sont des créatures étranges : tête humaine, corps de lion, ailes d’aigles et queue de serpent (selon la description la plus courante). Il était une fois une sphinge qui un jour élut domicile à Thèbes en Grèce. Elle était la fille de la triste Echidna (la petite dernière de Céto et Phorcys, qui n’ont vraiment pas eu de chance avec leurs enfants) et d’Orth(r)os (le propre fils d’Echidna, qu’elle avait eu avec le monstrueux Typhon). Comme tous les sphinx, elle adorait poser des énigmes, mais elle était aussi très friande de chair humaine, et avait inventé un jeu : si l’humain à qui elle posait l’énigme ne répondait pas, elle le mettait en pièce et le dévorait. Elle posait toujours la même question : « quelle est la créature douée de langage qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes le midi et sur trois pattes le soir ? » Et comme personne ne répondait correctement, elle avait toujours de quoi manger.

Un jour, un jeune humain très appétissant arriva à Thèbes, et rencontra la Sphinge sur les remparts… Ou plutôt, il ne l’avait pas vue, mais elle si, et elle l’attrapa d’un coup de patte, discuta avec lui (apprit ainsi qu’il se prénommait Œdipe), joua un peu avec comme un chat avec une souris (bah oui, c’est la part féline qui ressort !), et enfin lui posa l’énigme. Œdipe réfléchit un moment, puis répondit « l’homme… bébé le matin de sa vie donc à quatre pattes, sur ses jambes au milieu de sa vie (à midi), et vieillard (donc marchant avec une canne) le soir de sa vie… » La sphinge lâcha sa nourriture, surprise, étonnée, médusée. Œdipe, heureux de ne plus être considéré comme de la nourriture, déguerpit aussitôt. Mais la pauvre sphinge, dépitée d’avoir été ainsi privée d’un si délicieux plat, partit bouder ; ses pensées et son estomac étaient occupés par le plat enfui, et elle dépérit, refusant toute autre nourriture. Comme quoi, rester fixé sur un plat bien précis peut être très dangereux pour la santé.

Posté par ETK Onilatki à 09:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,