24 avril 2010

Une viande trop fluette.

Les Mevloutchinai Otchyslo et Suvimga ont une technique de chasse très particulière : elles attirent leur proie en chantant, et le chant se referme sur la proie comme un filet de pêche ; elles n’ont plus qu’à trancher le cou de la proie et la manger. Oh, j’oubliais un petit quelque chose : elles se nourrissent exclusivement de chair humaine… Mais nous allons les voir à l’œuvre, car voici une proie qui avance : écoutons-les donc.

 

Otchyslo (rognant un tibia) : Il était délicieux, celui-là… Quoiqu’un peu gras tout de même.

Suvimga : Au moins il y avait de la viande autour de l’os ! Oh, ce n’est pas juste, tu as eu les deux tibias !

Otchyslo : Bon, je te laisserai les deux du prochain repas…

Suvimga : C’est déjà ce que tu m’as promis la dernière fois.

Otchyslo : Au lieu de ronchonner tu ferais mieux de chanter, c’est ton tour, il fait jour.

Suvimga : En parlant de chanter, tu as fait une fausse note à deux reprises, cette nuit, quand tu allais dans les aigus.

Otchyslo : ça va, ça va, on a quand même pu manger, non ?

Suvimga : Oui, mais ça la fout mal quand même… Prépare ton sabre, je crois que quelqu’un vient. (elle chante)

(Un jeune homme arrive sur l’île des Mevloutchinai ; il est plutôt petit, fluet et timide. Il s’avance les yeux fermés vers les deux sœurs, Suvimga lui prend les poignets, Otchyslo brandit son sabre, mais l’abaisse aussitôt ; Suvimga arrête de chanter.)

 

Otchyslo : Il est drôlement petit, celui-là !

Suvimga : à peine un amuse-gueule… Qui es-tu donc, petite viande fluette ? (le jeune homme ouvre doucement les yeux)

Le jeune homme : Mon nom est Vádjouk. Je suis du clan Vaduvarek par ma mère et Sirmelvikcha par mon père, comme mon pendentif le montre : un serpent ailé à tête de cheval. J’ai seize ans, bientôt dix-sept.

Otchyslo : Tu parles, il n’y a rien à bouffer, là-dessus !

Le jeune homme : C’est qu’il n’y a rien à bouffer non plus chez nous. C’est pour ça que je suis parti à l’aventure. Je ne suis d’aucun clan ; ceux de la Lune ne veulent pas de moi parce que je suis en partie d’un clan du Soleil, et ceux du Soleil ne veulent pas de moi parce que je sus en partie d’un clan de la Lune. Je suis toujours tout seul.

Suvimga : Et que dirais-tu de t’installer ici ?

Otchyslo : Quoi ?

Suvimga : Bah oui, il pourrait nous être utile.

Otchyslo : Ah ouais ? Utile à quoi ? Un coup de vent et il s’écroule ! Et puis on n’a besoin de rien, et surtout pas d’un repas à nourrir !

Le jeune homme : Mais vous n’aurez pas à me nourrir, je me débrouillerai tout seul. Je mangerai des poissons que je pêcherai dans le Fleuve, ou les gros oiseaux que j’arriverai à attraper, et du miel et de l’herbe ; je ne prendrai pas beaucoup de place, je ne vous gênerai pas beaucoup.

Otchyslo : Tout cela est bien joli, mais ne répond pas à la question essentielle : à quoi nous servira-t-il ?

Suvimga : à nous démêler les cheveux ! Je n’en peux plus, de cette tignasse ! Je ne supporte plus de devoir démêler la tienne, et je n’aime pas quand tu essaies de me la démêler !

 

Et c’est comme ça que Vádjouk, viande trop fluette et donc immangeable, resta avec les Mevloutichinai et devint le coiffeur de ces demoiselles.


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