09 février 2013

L’incroyable histoire de Voliacha Letsudrovinaï.

 

“Il y a d’abord celles qui ont toujours été là et qui le seront toujours...” Tout le monde connaît la Cosmogonie. Et à un moment donné, il y a la création des Sept Premiers, à la fois ours et humains. Et tout à la fin, la séparation bien claire entre les espèces : à moins de particularités, de sortilèges, de boissons spéciales, on ne peut pas se changer en une autre espèce. C’est ainsi... Et pourtant...

Cette nuit, il y a eu un orage de toute beauté. On se serait cru en plein jour. Je me suis levée pour regarder, puis quand tout s’était calmé je me suis recouchée. Mais là, ce matin, je me sens comme changée. Et j’ai une faim terrible ! Bon, d’accord, je suis toujours affamée quand je me réveille ; mais là, ça m’en fait mal. Je tends la main pour ouvrir la porte, et là, à la place de ma main, je vois une patte griffue ! Et toute velue ! Qu’est-ce que c’est que ça ? J’ouvre la porte, je dévale les escaliers et déboule dans la cuisine. Vite, de la viande crue ! J’adore ça... Mais d’habitude, je n’en prends pas au petit déjeuner... Je préfère du miel avec du lait et des petits gâteaux. Tiens, la porte s’ouvre : mon frère entre dans la pièce et se raidit.

“Un animal à dents[1] ! Dans la cuisine...” souffle-t-il.

“Ne t’inquiète pas, c’est moi, Voliacha.”

“Arrête de te déguiser dès le matin ! Tu m’as fait peur.”

“Le problème, c’est que je ne suis pas déguisée... Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais le fait est là. Regarde.”

Touliak s’approche. Il a l’air incrédule, mais se rend vite à l’évidence : je suis devenue un animal à dents. Et puis j’ai faim.

“Les parents ne sont pas là, il faudrait résoudre ce problème avant leur retour. Déjeunons, puis réfléchissons calmement à la situation.”

Touliak a toujours été de bon conseil. Il a treize ans, soit trois de plus que moi. C’est un grand frère attentionné et très débrouillard, même s’il n’est vraiment pas costaud.

Nous allons dans ma chambre. Il regarde partout. “Aucune trace d’un objet bizarre qui aurait pu provoquer ce changement”, constate-t-il. “Réfléchissons... Qu’as-tu fait hier ?”

“Je suis allée à l’école, et je suis rentrée.

“Tu ne t’es arrêtée nulle part en route ? Tu n’as pas mangé ou bu quelque chose d’inhabituel ?”

“Non. Je suis rentrée directement, et j’ai mangé et bu la même chose que toi.”

“Et cette nuit ? Qu’est-ce que tu as fait ?”

“Je me suis envolée vers le Pays de l’Ours[2], puis je suis allée tout au sud : je me suis retrouvée entourée de bestioles bizarres, et d’un seul coup j’ai été réveillée par un grand bang. C’était l’orage. Alors je me suis mise à la fenêtre pour le regarder, et je me souviens bien d’avoir regardé mon reflet dans la vitre de la fenêtre : j’étais bien humaine.

“Tu as donc regardé l’orage... On dit dans les légendes que des phénomènes étranges se produisent pendant les orages... Mais ce ne sont que des légendes !

“Qu’est-ce qu’on fait, alors ?

Toi, tu restes là. Je vais essayer de trouver une solution.”

Je suis restée à la maison toute la journée. J’aurais bien aimé aller courir, rien que pour essayer mes nouvelles jambes, mais les voisins risquaient de me voir. J’ai fini toute la viande crue ! Et je me suis mise à la fenêtre pour guetter Touliak. Il fait nuit, et le voilà qui revient : il a certainement trouvé !

“Alors ? Que faut-il faire ?

J’ai beaucoup réfléchi : si tu es devenue... ça... à cause d’un orage, seul un autre orage pourra te rendre ta forme humaine. Et je ne sais pas si tu entends, mais ça gronde.”

Oui, depuis un petit moment déjà, on entend le tonnerre. J’entends tout beaucoup mieux qu’avant, et je vois aussi tout de beaucoup plus loin. Demain matin tout sera résolu, mais j’espère que je conserverai ces acuités auditives et visuelles...

*****

La nuit a été très mouvementée avec ce nouvel orage. Il était encore plus spectaculaire que l’autre. Je l’ai regardé jusqu’au bout, et je suis allée me coucher. Ce matin, je suis encore plus affamée qu’hier. Je saute de mon lit et cours vers la porte... C’est bizarre, tout est plus haut, et j’ai un peu mal au dos... Et mes mains sont toujours aussi velues et griffues... Et je les utilise pour marcher ! Je suis arrivée jusqu’à la porte de ma chambre à quatre pattes ! L’orage n’a rien arrangé, au contraire ! Je parviens à faire basculer la poignée de la porte. J’ai faim ! Et je sens de délicieuses odeurs de viande dans les environs. Je descends les escaliers tout doucement pour ne pas tomber, et j’entre dans la cuisine. Touliak y est déjà ; il vient d’aller me chercher de la viande.

“J’ai ouvert la porte de ta chambre quand je me suis réveillé, et j’ai vu que ça n’avait pas marché. J’ai pensé que tu aurais faim, et que tu serais peut-être en colère contre moi.

En colère contre toi ? Non, pourquoi ?”

C’est horrible, je ne reconnais pas ma voix ! Elle est plus grave, et aussi un peu rauque, un peu comme quand on a mal à la gorge.

“Je t’ai fait croire qu’un orage arrangerait tout, et tout a empiré.

Non, car j’entends mieux, je voix mieux, je sens mieux...”

Il faut bien reconnaître que ce sont pour le moment les seuls avantages à ma transformation inattendue. Touliak ne me regarde pas vraiment : on dirait qu’il a peur. Et ça me rend triste. Et en plus, nos parents ne sont toujours pas revenus.

“Aujourd’hui, je vais chercher quelque chose, et tu resteras encore là. Je reviendrai vite, pour que tu ne restes pas toute seule.

Passe à l’école pour prendre mes devoirs, je vais avoir du retard et je déteste cela.”

L’école me manque, en effet. Même si depuis un moment j’aime moins, parce qu’on y dit des choses qui me gênent, et certains me regardent de travers ou cherchent à m’attirer des ennuis. Si seulement je pouvais y aller, là, maintenant, je m’amuserais bien ! Ils auraient tous peur, ce serait merveilleux ! Mais je suis coincée à la maison.

Touliak est rentré plus tard que prévu. Il a l’air soucieux, et en plus il boîte. Nous sommes en train de manger, mais il ne touche que très peu à ce qu’il a dans son assiette. Il a les yeux perdus dans le vide. Je commence à comprendre quelque chose de terrible.

“Ils ne reviendront pas, c’est cela ?

Personne ne sait où ils sont, personne ne les as revus. Nous allons devoir nous débrouiller seuls tous les deux. Et les réserves s’épuisent... Mais mange, je vais trouver quoi faire.”

Je me sens déchirée entre un dégoût de ce qu’il y a dans mon assiette, et une colère qui me ferait tout dévorer. Je continue à manger, mais uniquement pour faire plaisir à Touliak. Il a coupé ma viande en morceaux, pour que je puisse la saisir plus rapidement entre mes crocs. Ce serait méprisant de ne pas manger, pour le mal qu’il s’est donné à faire cela.

“Et sinon, pour moi ?

Je n’ai pas pu aller où je le voulais, je suis désolé.

Pourquoi ?

On m’en a empêché.”

Touliak semble accablé. Il ne dit rien, mais je comprends ce qui a dû se passer : il aura voulu passer quand même et se sera battu avec ceux qui l’en empêchaient, mais comme ils étaient plus nombreux, ils ont gagné et il boîte. Néanmoins, je crois avoir trouvé ce qui pourrait m’aider.

“Il nous faudrait un tongoï[3]...

Et où le trouverais-je ? Nous ne sommes plus à l’époque des contes et des légendes ; les tongoi sont devenus rares, surtout au beau milieu d’une ville.”

On ne dit plus rien. Je suis fatiguée, et j’ai peur pour nos parents. D’habitude, quand j’ai peur, je me blottis contre Touliak et je mets mon menton sur son épaule. Mais là, je n’ose pas. Seulement, ça me rassurerait tellement...

“Touliak ? Je peux ?

Bien sûr, Voliachenka.”

J’ai entouré Touliak avec mes pattes avant et j’ai mis mon menton sur son épaule. J’ignore combien de temps on est resté comme cela, mais cela nous a rassurés. Après, Touliak a brossé mes dents, car aujourd’hui je n’ai pas réussi à utiliser mes pattes comme des mains, et je suis allée me coucher.

*****

Aujourd’hui, je bondis de mon lit. Touliak dort encore, mais je ne peux pas attendre, alors je le réveille en le poussant doucement avec mon museau.

“J’ai envie d’aller dehors ! Je n’en peux plus, de rester enfermée !”

Ma voix n’a pas trop changé, toujours aussi rauque.

Nous prenons notre petit déjeuner (deux gros morceaux de viande crue pour moi), nous nous préparons, et nous sortons.

C’est si agréable, d’être au grand air ! Et toutes ces odeurs de fleurs, de fruits, de viande ! Nous nous promenons tranquillement, même si Touliak jette furtivement des regards aux passants, qui pressent le pas quand ils nous croisent.

“Touliak ?

Oui ?

J’ai faim.

Mais on vient de manger !

Oui mais j’ai encore faim !”

Nous sommes dans une ruelle déserte. Nos pas retentissent et résonnent. Toutefois, je perçois des gens qui viennent à notre rencontre. Trois ou quatre ? Ils parlent fort, ricanent et disent des choses qui ressemblent à celles qui sont dites à l’école depuis quelques temps. Ils tournent à l’angle de la rue : ils sont quatre. Ils sont plus vieux que Touliak, et sont plus costauds aussi. Je commence à grogner, parce qu’ils ne m’inspirent pas du tout confiance.

“Regardez qui voilà !”

J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim !

“Eh, Letsudrovidjouk[4] ! On ne t’avait pas dit qu’on ne voulait plus te voir par ici ?”

Les quatre individus nous entourent de manière menaçante. Ils sont tout près, je peux voir très précisément leurs muscles, qui me font de plus en plus penser à de la viande... Mais c’est kichouk[5], de manger de la viande humaine.

“Qu’est-ce que c’est que cette bête-là, que tu promènes ? C’est ta fiancée ?”

Mais dis donc : c’est kichouk quand on est humain, mais comme je ne suis plus humaine, ce n’est plus kichouk, pour moi...

Et là, tout est allé tellement vite que je ne me souviens plus de tout. J’ai vu les quatre morceaux de viande menacer Touliak, j’ai eu très peur, je me suis mise en colère et je l’ai défendu. Et là je suis au milieu de la ruelle, ma faim est apaisée. Il y a des vêtements pleins de sang autour de moi. Touliak est assis par terre ; il me regarde avec appréhension.

“Qu’est-ce que tu as fait ?” me dit-il d’une voix inquiète.

“Ils allaient te tuer et j’avais faim.”

Je me rapproche de mon frère. Il tremble, mais me laisse me blottir contre lui.
“Tu as toujours les mêmes yeux, Voliacha. Tu es toujours ma petite soeur adorée, mais... Tu ne peux plus rester en ville... La solution, c’est que tu ailles vivre là où tu serais plus à l’aise maintenant : dans la forêt.”

Il a parfaitement raison. Je ne me sens plus à ma place parmi les humains. La forêt m’appelle : c’est là que je serai vraiment moi-même. Sans compter qu’ainsi, je renouerai avec l’origine de mon nom[6]. Touliak m’a emmenée loin de la ville, au beau milieu de la forêt. J’aimerai bien qu’il vienne avec moi vivre dans la forêt, mais ce n’est pas la place des humains. Ses yeux sont si tristes... Mais je ne veux pas qu’il pleure, sinon moi aussi je vais pleurer. Je lui dis au revoir, et enfin je suis libre ! Je cours dans la forêt, je saute par dessus les branches, je nage dans la rivière, je mange, je m’amuse...

*****

*****

Plusieurs années ont passé. Je suis à l’affût, car j’entends des intrus dans ma forêt : des humains ! J’observe attentivement le groupe qui vient d’entrer dans la clairière, j’épie leur moindre geste... L’un d’eux m’est terriblement familier, mais il a changé : il est devenu plus grand et plus fort, il est très beau...

“Touliak !”

Mais les sons qui sortent de ma bouche ne sont plus du tout humains. Personne n’a tourné la tête de mon côté. Je me rapproche sans bruit : les intrus sont divisés en deux groupes : celui où se trouve Touliak, et l’autre, qui est armé. Seulement, le groupe armé n’est pas là pour protéger l’autre groupe : les individus qui le composent tournent au contraire leur arme vers Touliak et ses compagnons ; une colère que je n’avais pas ressentie depuis fort longtemps s’empare de moi, une faim insatiable ! Décidément, mon frère aura toujours besoin de moi...

Cela s’est passé comme l’autre fois dans la ruelle. Ceux qui voulaient faire du mal à Touliak ne le pourront plus ; les autres se sont réfugiés derrière les arbres. Seul Touliak est resté dans la clairière, debout. Il me regarde attentivement...

“Voliacha !”

Nous allons l’un vers l’autre, et je me dresse sur mes pattes arrière. Je dépasse mon frère d’au moins trois têtes. Je mets mes pattes avant sur ses épaules, et nous nous serrons très fort. Peu à peu, les autres s’approchent. Ils semblent ne plus avoir peur de moi. Je les conduis vers la grotte où je vis maintenant : il semble que désormais les humains aient une place dans la forêt. Nous nous installons pour la nuit, eux au fond de la grotte, moi à l’entrée, aux aguets. De toute façon, je suis tellement grande que je ne peux plus aller tout au fond de mon abri.

*****

Vivre dans la forêt n’est pas chose aisée pour les humains, mais ils s’y sont bien fait et se sont parfaitement organisés. Cela fait deux ans qu’ils m’ont rejointe. Touliak reste souvent près de moi : il sait que je comprends tout ce qu’il dit, alors il me raconte tout ce qui lui est arrivé. C’est tellement horrible que j’en pleure de rage, alors il se tait et ses yeux se perdent dans le vide.

*****

Je frissonne. C’est étrange, d’habitude je n’ai jamais froid. Je me tourne et me retourne : impossible de me réchauffer, malgré la couverture de Touliak qui a glissé sur mon dos. J’ouvre les yeux : le soleil se lève. Et je n’ai pas faim. Bizarre... D’habitude, au réveil, je suis toujours affamée... Je vais à la rivière me baigner et boire... L’eau me renvoie une image si étonnante... Je tourne mes yeux vers mes pattes : je vois des mains, des bras, des pieds, des jambes... Je me redresse tout doucement : j’ai mal au dos, et je ne suis plus aussi grande qu’hier. Je fais quelques mouvements avec mes mains : cela fait si longtemps, je n’ai plus l’habitude... Mon dos se détend peu à peu. Je marche doucement, puis un peu plus vite, je sautille, je cours vers la grotte, je veux réveiller Touliak pour lui montrer que je ne suis plus un animal à dents !

“Voliacha ! Tiens, mets cette couverture, tu ne peux plus rester comme cela, maintenant...” Touliak a toujours été un grand frère particulièrement attentionné. Je comprends maintenant : sa couverture n’a pas glissé, il me l’a sciemment donnée ; il a dû se réveiller et se rendre compte que j’étais redevenue humaine.

*****

Nous avons tous quitté la forêt. Notre ville a beaucoup changé : elle est tout en ruines, désormais. Cependant, les gens sont contents ; ils disent tous que “c’est enfin fini”. Ils ne semblent pas parler de mon état, toutefois.

*****

Cette nuit, il y a eu un orage magnifique. Touliak et moi l’avons admiré, le nez à la fenêtre, puis nous nous sommes endormis. Le lendemain matin, au réveil, nous étions tous deux restés humains. Nous avons ri ensemble, pour la première fois depuis très longtemps.

Mon acuité visuelle, auditive et olfactive est restée la même que dans la forêt, de même que mes réflexes et ma rapidité à la course. C’est tout ce qui me reste de mon incroyable histoire.

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FIN

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[1] L’expression « animal à dents », sous-entendu à dents pointues, est une périphrase très fréquemment utilisée par les Ouvaga pour désigner un animal sauvage carnivore de type ours, loup, tigre…

[2] Le Pays de l’Ours (Nániouk Ruvtak) est le berceau originel du peuple Ouvaga ; on le situe à l’est du fleuve Ienisseï, vers l’actuelle ville d’Igarka.

[3] Un ou une tongoï est une sorte de sorcier, de chamane.

[4] Le suffixe « naï » est une marque de féminin ; il est donc logique que le frère de Voliacha Letsudrovinaï soit nommé Touliak Letsudrovidjouk, « djouk » étant une marque de masculin.

[5] Le mot « kichouk » désigne un interdit moral élémentaire appliqué aux humains : se nourrir de chair humaine ou de viande d’ours est ce qu’il y a de plus kichouk.

[6] Le nom « Letsudrovi » est formé de l’élément « letsu », dérivé du nom « letsa » = la forêt ; et de l’élément « drovi », dérivé du nom « derevo » = l’arbre ; il signifie donc « l’arbre de la forêt ». En ajoutant les suffixes de féminin et de masculin, on obtient donc « fille de l’arbre de la forêt » et « garçon de l’arbre de la forêt ».

Posté par ETK Onilatki à 20:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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